Avant la pluie, nous avons eu le soleil, nous avons eu les rires, les enfants, le jus, les grappes qu'on coupe.
Avant, il y a eu les reliefs doux de Cahuzac-sur-Vère surlignés de soleil, un château d'eau entre vignes et champs pour repère.
Deux voitures qui se garent en même temps,
La mienne et celle de Vincent. En avance sur les autres, de peur d'être en retard.
Greg est là, sans sa barbe que j'aime bien.
Les cheveux plus longs. Levé depuis peu, le souvenir de la fête des vendanges de la veille encore dans ses yeux.
Pour patienter et se mettre dans le bain d'une vie de vignes, on goûte un bourru de cépage blanc. C'est jaune, trouble de lie, sucré, parlant, magique comme une potion avant l'effort à fournir. On bouge deux, trois tuyaux en se présentant nos professions de la semaine. 
On entend les cailloux crisser sous les pneus de nouveaux arrivants. Et ce sont des bonjours, des poignées de mains et des bises sans se dire forcément les prénoms. À quoi bon ? Puisque sûrement on les oubliera. On est là pour Greg et Laurette. Juste ça.
Alors, on rejoint les deux marronniers unis par une guirlande d'ampoules. Dessous, on touche une lourde table de bois et de fer. Il y a un grand thermos de café, des croissants, des chocolatines. Je vois le regard bienveillant de la maman de Grégory. Toutes ces mains et toujours le soleil. Le rire des enfants qui sautent sur le trampoline.
On s'attarde juste ce qu'il faut avant la coupe de syrah...

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Ce n'est pas très loin, à quelques pas entre un potager de potirons (ou potimarrons) énormes, des tournesols grillés gigantesques ça et là et la route D922. 
Je découvre mon premier bleu. Oh oui, tout ce que je coupe avec l'équipe (il semble qu'on soit tout de même un peu plus de vingt, enfants compris) est bleu. Bleu comme le petit bleu de Suresnes, un vin d'avant, comme le ciel d'un poème de Victor Hugo... "Le vrai dans le vin".
Le vrai de grappes bien mûres, peu de grillé entre des grains juteux, un sol souple, Lison et d'autres enfants qui pressent des billes de raisins entre leurs mains, une "bassine" blanche qui se colore. La vérité d'un coupeur, en face de moi, qui raconte ses soucis d'ancien éleveur de moutons, ses nouveaux problèmes d'agriculteur. Pas assez d'heures pour tout faire mais un peu plus tout de même aujourd'hui pour lui et sa famille. Il ne se plaint pas. Il aime tellement la terre. Il rit souvent.
"Seau" entend-on quand celui-ci est plein. Et Greg arrive, nous le prend et nous en donne un vide. Là, il me montre une marcotte (une branche d'une vigne enterrée pour en faire une nouvelle). Sa voix est calme et résonne du bon sens d'autrefois, des techniques de son père quand il m'explique.
Thelma... il y a cette petite fille, juste après, qui se gave littéralement de bleu...

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Avant la pluie.
Pour le moment, c'est une goutte par-ci par-là.
La benne remplie de la parcelle vendangée, on part ensuite pour couper le braucol.
Ce sera de l'autre côté du château d'eau. Le vent s'est levé et tout autour de nous les nuages noirs s'amoncellent. Certains dont moi faisons halte au chai pour égrapper, encuver, goûter un peu de ce jus qui résulte. C'est un verre qu'on se partage. Une photo face à face avec Laurette. On se sourit. Tout est bien.
Prêts pour la coupe du braucol. Là-bas, le sol est crayeux. Je m'en frotte les mains et efface ainsi le sucré-collant de mes paumes de mains. Ici pas de grain à verjus. Du bleu encore. Plus mat. Des vignes non palissées. Des caisses où l'on dépose délicatement des grappes serrées, abondantes. Greg les veut entières, billes grillées otées. On s'applique. Une coccinelle se pose sur l'une de mes paumes. 
Au bout de quelques rangées, il faut s'adapter. La récolte est tellement belle que le contenant final ne suffira pas. On finit avec des seaux. Et d'autres vies se racontent. .
Je retiendrai celle de cette femme qui n'avait pas fait les vendanges depuis environ trente ans. Elle venait de regarder Thelma, une énième grappe de bleu en bouche.
"Petits, on avait tellement mal au ventre en fin de journée qu'on se jurait qu'il n'y aurait plus de prochaine fois.
Et puis l'année d'après on recommençait. C'était tellement bon. On était ensemble. Là"...

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La camionnette blanche est partie, chargée de caisses, de seaux. Le contenant prévu pour le braucol était à ras bord. On a fait couler l'eau dans les caisses et sur les sécateurs. Quand tout fût propre, on a retrouvé la table lourde.
Prête pour l'apéro. 
Jean, petit Aurel, la bouche pleine de chips nous a surpris en faisant du vélo sans les roues. Les nuages se sont crevés doucement et l'on a déplacé à plusieurs la table sous un toit.
Il y avait là une autre table avec des assiettes, des verres, une promesse de repas pantagruélique dont la fameuse soupe du père de Greg.

On a ri, trinqué, vécu.

Avant la pluie qui ne changea rien à la danse.

Buveur de poèmes - À la découverte du bleu - 
© Franck Kukuk

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